La preuve du vice du consentement : enjeux et mécanismes juridiques

La validité d’un contrat repose sur plusieurs piliers fondamentaux, parmi lesquels le consentement libre et éclairé des parties occupe une place centrale. Lorsque ce consentement est altéré par un vice, l’édifice contractuel peut s’effondrer. La jurisprudence et la doctrine juridique françaises ont développé une théorie sophistiquée des vices du consentement, encadrée par les articles 1130 à 1144 du Code civil. La démonstration d’un vice du consentement constitue un défi procédural majeur pour celui qui s’en prévaut, car elle suppose d’apporter des preuves tangibles d’une réalité souvent subjective. Cette problématique se situe au carrefour du droit substantiel et du droit processuel, soulevant des questions complexes tant sur le plan théorique que pratique.

La notion juridique du vice du consentement en droit français

Le consentement, élément constitutif du contrat selon l’article 1128 du Code civil, doit être exempt de tout vice pour produire pleinement ses effets juridiques. Le législateur français reconnaît traditionnellement trois vices du consentement principaux : l’erreur, le dol et la violence. À ces trois piliers historiques s’est ajouté plus récemment l’abus de dépendance, consacré par l’ordonnance du 10 février 2016 portant réforme du droit des contrats.

L’erreur, définie à l’article 1132 du Code civil, constitue une fausse représentation de la réalité qui a déterminé le consentement de la partie. Pour être cause de nullité, elle doit porter sur les qualités substantielles de la chose objet du contrat, c’est-à-dire celles qui ont été déterminantes du consentement. La Cour de cassation a précisé dans un arrêt du 1er mars 2017 que l’erreur doit être excusable, ce qui exclut la négligence de celui qui l’invoque.

Le dol, régi par l’article 1137 du Code civil, se caractérise par des manœuvres frauduleuses destinées à tromper une partie et à l’inciter à contracter. Il suppose un élément matériel (les manœuvres) et un élément intentionnel (la volonté de tromper). La jurisprudence a étendu la notion aux simples mensonges lorsqu’ils sont suffisamment graves et à la réticence dolosive, qui consiste à taire volontairement une information déterminante.

La violence, encadrée par les articles 1140 à 1142 du Code civil, se définit comme une pression exercée sur une partie, lui inspirant la crainte d’un mal considérable. Elle peut être physique ou morale, et peut même émaner d’un tiers au contrat. La réforme de 2016 a expressément consacré la violence économique comme sous-catégorie de ce vice.

L’abus de dépendance, innovation majeure de la réforme de 2016, est défini à l’article 1143 du Code civil comme le fait pour une partie d’abuser de l’état de dépendance dans lequel se trouve son cocontractant pour obtenir un engagement qu’il n’aurait pas souscrit en l’absence d’une telle contrainte. Cette disposition vise notamment les situations de dépendance économique ou psychologique.

La distinction entre vice du consentement et défaut de consentement

Il convient de distinguer le vice du consentement du défaut total de consentement. Dans le premier cas, le consentement existe mais est altéré ; dans le second, il est inexistant. Cette distinction emporte des conséquences juridiques significatives, notamment en matière de régime de nullité applicable : nullité relative dans le premier cas, absolue dans le second.

  • Défaut de consentement : absence totale de volonté (ex : personne inconsciente)
  • Vice du consentement : volonté existante mais altérée
  • Conséquences procédurales distinctes en matière de preuve et de prescription

Le régime probatoire des vices du consentement

La démonstration d’un vice du consentement obéit aux règles générales de la preuve en matière civile, tout en présentant des particularités inhérentes à la nature même de ces vices. L’article 1353 du Code civil pose le principe selon lequel celui qui réclame l’exécution d’une obligation doit la prouver. Par extension, celui qui invoque un vice du consentement supporte la charge de sa démonstration.

La preuve des vices du consentement se heurte à une difficulté majeure : il s’agit souvent de faits psychologiques, internes à la personne, dont la matérialisation objective peut s’avérer complexe. C’est pourquoi le juge dispose d’un large pouvoir d’appréciation dans l’évaluation des éléments probatoires qui lui sont soumis. La Cour de cassation a ainsi affirmé dans un arrêt du 15 janvier 2020 que « la preuve des vices du consentement peut être rapportée par tous moyens ».

Pour l’erreur, la démonstration porte sur plusieurs éléments cumulatifs : l’existence même de la représentation erronée, son caractère déterminant dans la formation du consentement et son caractère excusable. La preuve peut s’appuyer sur des éléments objectifs (documents précontractuels, expertises) mais nécessite souvent une reconstitution du processus décisionnel de la partie qui s’en prévaut.

Concernant le dol, la jurisprudence exige la démonstration de trois éléments : les manœuvres frauduleuses ou la réticence, l’intention de tromper et le caractère déterminant de ces manœuvres dans la conclusion du contrat. La preuve de l’élément intentionnel s’avère particulièrement délicate et repose fréquemment sur un faisceau d’indices convergents plutôt que sur une preuve directe.

Pour la violence, la démonstration doit établir l’existence de la contrainte exercée, la crainte inspirée et le lien causal avec la conclusion du contrat. La preuve de la violence psychologique ou économique s’avère souvent plus complexe que celle de la violence physique, qui peut laisser des traces matérielles.

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L’abus de dépendance requiert la démonstration d’une situation objective de dépendance, de la connaissance de cette situation par le cocontractant, de l’exploitation abusive de cette dépendance et de l’avantage manifestement excessif qui en a résulté. La jurisprudence encore limitée sur ce vice récent montre que les tribunaux s’attachent à caractériser précisément la situation de dépendance par des éléments objectifs.

Les modes de preuve admissibles

En matière de vices du consentement, tous les modes de preuve sont recevables, conformément au principe de liberté probatoire qui prévaut en la matière. Ainsi, peuvent être mobilisés :

  • Les écrits (correspondances, documents précontractuels)
  • Les témoignages
  • Les présomptions
  • Les expertises techniques ou psychologiques
  • Les enregistrements, sous réserve de leur licéité

Les stratégies probatoires spécifiques à chaque vice du consentement

Chaque type de vice du consentement appelle des stratégies probatoires distinctes, adaptées à leurs caractéristiques propres. La maîtrise de ces spécificités constitue un atout majeur pour le praticien confronté à ces problématiques.

Démontrer l’erreur : focus sur la substance

La démonstration de l’erreur s’articule principalement autour de la notion de qualité substantielle. La jurisprudence exige que soit établi le caractère déterminant de la qualité sur laquelle a porté l’erreur. Un arrêt de la première chambre civile du 20 mars 2018 rappelle que « l’erreur ne peut entraîner la nullité du contrat que si elle porte sur les qualités substantielles de la chose, c’est-à-dire celles qui ont été déterminantes du consentement ».

Sur le plan probatoire, plusieurs éléments peuvent être mobilisés :

Les documents précontractuels permettent souvent d’établir l’importance accordée par la partie à certaines caractéristiques du bien ou du service. Les échanges de courriers, courriels, ou messages peuvent révéler les attentes légitimes de la partie et les assurances données par son cocontractant. Une décision de la Cour d’appel de Paris du 5 septembre 2019 a ainsi retenu l’existence d’une erreur sur la substance en se fondant sur des échanges de courriels mettant en évidence l’importance accordée par l’acheteur à certaines caractéristiques techniques d’un équipement industriel.

Les expertises techniques constituent un outil précieux pour démontrer l’écart entre les qualités attendues et les qualités réelles. Elles permettent d’objectiver la perception subjective de la partie qui invoque l’erreur. Dans le domaine immobilier, par exemple, l’expertise peut révéler des défauts structurels non apparents lors de la conclusion de la vente.

Le comportement antérieur des parties peut également constituer un indice probant. Si l’acheteur a manifesté un intérêt particulier pour certaines caractéristiques lors des négociations, cela peut étayer le caractère déterminant de ces caractéristiques dans son consentement.

Prouver le dol : la recherche de l’intention frauduleuse

La démonstration du dol présente une difficulté spécifique : prouver l’intention de tromper. Cette dimension psychologique nécessite souvent une approche indirecte, par faisceaux d’indices.

Les contradictions entre les déclarations précontractuelles et la réalité peuvent constituer un premier indice. La Cour de cassation a ainsi jugé, dans un arrêt du 6 novembre 2018, que « constitue un dol le fait pour un vendeur d’affirmer faussement que le bien immobilier vendu n’est affecté d’aucun vice caché alors qu’il avait connaissance de désordres affectant l’immeuble ».

La dissimulation délibérée d’informations déterminantes (réticence dolosive) peut être établie par la preuve que le cocontractant disposait de l’information et l’a sciemment tue. Un arrêt de la troisième chambre civile du 21 février 2019 a retenu l’existence d’une réticence dolosive dans une affaire où le vendeur d’un terrain avait dissimulé l’existence d’un projet d’urbanisme susceptible d’affecter significativement la valeur du bien.

Les manœuvres préparatoires au contrat peuvent également être révélatrices d’une intention dolosive. La mise en scène destinée à créer une fausse apparence, l’intervention de complices ou la fabrication de faux documents constituent autant d’indices probants. Dans une affaire commerciale jugée par la Cour d’appel de Lyon le 12 décembre 2017, la production de faux bilans comptables a été retenue comme preuve d’une intention dolosive.

Établir la violence : la contrainte caractérisée

La preuve de la violence suppose d’établir l’existence d’une contrainte illégitime ayant provoqué une crainte déterminante. Plusieurs éléments probatoires peuvent être mobilisés :

Les témoignages constituent souvent un élément central, notamment pour la violence physique. Ils permettent de corroborer les allégations de la victime quant à l’existence de menaces ou de pressions. Dans certains cas, des certificats médicaux peuvent attester de l’état de stress ou des lésions résultant de violences physiques.

Pour la violence économique, la démonstration repose souvent sur l’analyse de la situation de dépendance et de l’exploitation abusive qui en a été faite. Un arrêt de la Cour de cassation du 3 avril 2019 a ainsi caractérisé la violence économique en se fondant sur « la disproportion manifeste entre les prestations et l’état de nécessité dans lequel se trouvait le contractant ».

Le contexte temporel de la conclusion du contrat peut constituer un indice probatoire pertinent. Un contrat conclu dans la précipitation, sans délai de réflexion, dans un contexte de pression intense, peut révéler l’existence d’une contrainte illégitime. La Cour d’appel de Versailles, dans un arrêt du 7 janvier 2020, a ainsi retenu comme indice de violence le fait qu’un contrat complexe ait été signé en quelques heures, sans possibilité de consultation préalable.

Caractériser l’abus de dépendance : la vulnérabilité exploitée

L’abus de dépendance, vice du consentement récemment consacré, présente des défis probatoires spécifiques. La démonstration s’articule autour de plusieurs éléments :

L’existence d’un état de dépendance doit être objectivement établie. Cette dépendance peut être économique (relation de sous-traitance exclusive, situation de monopole), psychologique (relation d’emprise) ou résulter d’une situation de vulnérabilité particulière (âge, maladie). Un arrêt de la Cour d’appel de Bordeaux du 17 septembre 2020 a ainsi caractérisé un état de dépendance économique en se fondant sur la part prépondérante que représentait le donneur d’ordres dans le chiffre d’affaires du sous-traitant.

L’exploitation abusive de cette dépendance doit également être démontrée. Elle peut ressortir du déséquilibre significatif des prestations ou de conditions contractuelles anormalement défavorables. L’analyse comparative avec les pratiques habituelles du secteur peut constituer un élément probatoire pertinent.

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Enfin, le lien causal entre l’état de dépendance et la conclusion du contrat déséquilibré doit être établi. Il s’agit de démontrer que la partie n’aurait pas contracté, ou aurait contracté à des conditions substantiellement différentes, en l’absence de cette situation de dépendance.

Le rôle du juge dans l’appréciation de la preuve du vice du consentement

Le juge joue un rôle déterminant dans l’appréciation des éléments probatoires relatifs aux vices du consentement. Son pouvoir d’appréciation est particulièrement étendu en la matière, compte tenu de la dimension souvent subjective des faits à établir.

La Cour de cassation reconnaît aux juges du fond un large pouvoir souverain d’appréciation des faits constitutifs d’un vice du consentement. Un arrêt de la première chambre civile du 25 mars 2020 rappelle que « l’appréciation de l’existence d’un vice du consentement relève du pouvoir souverain des juges du fond ». Ce pouvoir porte tant sur l’existence même du vice que sur son caractère déterminant dans la formation du consentement.

Le contrôle de motivation exercé par la Cour de cassation se limite à vérifier que les juges du fond ont caractérisé les éléments constitutifs du vice allégué. Un arrêt de la chambre commerciale du 10 juillet 2018 a ainsi censuré une décision qui avait retenu l’existence d’un dol sans caractériser l’élément intentionnel, rappelant que « le dol suppose la démonstration d’une intention de tromper ».

Dans l’appréciation des preuves, le juge procède souvent par faisceaux d’indices concordants, particulièrement pour les éléments subjectifs comme l’intention dolosive ou le caractère déterminant d’une erreur. Cette méthode permet de pallier l’absence fréquente de preuve directe en matière de vices du consentement.

Le juge s’attache également à situer les éléments probatoires dans leur contexte global. Il prend en compte la qualité des parties (professionnel ou consommateur), leur niveau de compétence, les usages du secteur concerné, ou encore les circonstances particulières de la conclusion du contrat. Cette approche contextuelle a été consacrée par la réforme du droit des contrats de 2016, qui invite explicitement à une appréciation in concreto des vices du consentement.

Les présomptions judiciaires et le faisceau d’indices

Face aux difficultés probatoires inhérentes aux vices du consentement, les présomptions judiciaires constituent un outil précieux. L’article 1382 du Code civil autorise le juge à admettre des présomptions graves, précises et concordantes, même en l’absence de présomption légale.

Dans un arrêt marquant du 4 juin 2019, la Cour de cassation a validé le raisonnement d’une cour d’appel qui avait déduit l’existence d’une réticence dolosive d’un ensemble d’indices, notamment la qualité de professionnel du vendeur, sa connaissance présumée des défauts de la chose vendue et l’impossibilité pour l’acheteur de découvrir ces défauts par un examen ordinaire.

Le mécanisme des présomptions judiciaires s’avère particulièrement adapté pour établir les éléments psychologiques des vices du consentement : l’intention de tromper dans le dol, le caractère déterminant de l’erreur, ou encore la crainte inspirée par la violence. Ces éléments internes à la personne peuvent rarement être prouvés directement et nécessitent une démarche déductive à partir de faits extérieurs objectivement établis.

La jurisprudence a progressivement dégagé certains indices typiques pour chaque vice du consentement. Par exemple, pour le dol, le mensonge d’un professionnel sur une caractéristique essentielle du bien vendu est souvent considéré comme révélateur d’une intention de tromper. Pour l’erreur, l’insistance précontractuelle sur certaines caractéristiques peut établir leur caractère déterminant.

L’expertise judiciaire comme outil probatoire

L’expertise judiciaire constitue un outil probatoire privilégié en matière de vices du consentement, particulièrement pour l’erreur sur les qualités substantielles. Elle permet d’objectiver des éléments techniques complexes et de fournir au juge un éclairage spécialisé.

Dans le domaine immobilier, l’expertise peut révéler des défauts structurels non apparents lors de la vente, étayant ainsi une allégation d’erreur ou de réticence dolosive. Dans le secteur des nouvelles technologies, elle peut établir l’inadéquation d’un système informatique aux besoins exprimés par le client, fondant une action en nullité pour erreur sur les qualités substantielles.

L’expertise peut également jouer un rôle dans l’établissement de l’état psychologique d’une partie, notamment dans les cas de violence psychologique ou d’abus de dépendance. Une expertise psychologique peut ainsi corroborer l’existence d’un état de vulnérabilité particulier dont aurait profité le cocontractant.

Les perspectives d’évolution de la preuve des vices du consentement à l’ère numérique

L’expansion des technologies numériques transforme profondément les modalités de formation des contrats et, par voie de conséquence, les problématiques liées à la preuve des vices du consentement. Ces évolutions soulèvent des défis inédits tout en offrant de nouvelles opportunités probatoires.

La contractualisation électronique génère des traces numériques qui peuvent faciliter la preuve de certains éléments constitutifs des vices du consentement. Les historiques de navigation, les métadonnées ou les journaux d’activité peuvent révéler les informations auxquelles une partie a eu accès avant de contracter, ou encore le temps dont elle a disposé pour prendre sa décision. Un arrêt de la Cour d’appel de Paris du 28 novembre 2019 a ainsi admis comme élément probatoire l’historique de navigation d’un consommateur pour établir qu’il n’avait pas pu prendre connaissance de certaines informations essentielles avant de conclure un contrat en ligne.

Les technologies de blockchain et d’horodatage électronique offrent de nouvelles garanties d’intégrité pour les preuves numériques. Elles permettent d’établir avec certitude la chronologie des échanges précontractuels et l’état des informations disponibles à un moment donné. Ces technologies pourraient à l’avenir faciliter la démonstration de réticences dolosives ou de manœuvres frauduleuses dans l’environnement numérique.

L’émergence des contrats intelligents (smart contracts) soulève des questions inédites en matière de vices du consentement. Comment prouver une erreur ou un dol dans un contrat dont l’exécution est automatisée par un code informatique ? La doctrine juridique commence à explorer ces problématiques, suggérant que la preuve pourrait porter sur les informations fournies lors de la phase de programmation du contrat intelligent plutôt que sur le code lui-même.

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L’utilisation croissante de l’intelligence artificielle dans les processus contractuels soulève également des interrogations quant à la formation et à l’intégrité du consentement. La personnalisation algorithmique des offres commerciales pourrait dans certains cas s’apparenter à des manœuvres dolosives, notamment lorsqu’elle exploite des biais cognitifs ou des vulnérabilités particulières. La démonstration de telles pratiques nécessitera probablement des expertises techniques poussées pour analyser les algorithmes impliqués.

Les défis de la preuve face aux nouvelles formes de manipulation du consentement

Les avancées en neurosciences et en psychologie comportementale ont mis en lumière la vulnérabilité du consentement face à certaines techniques d’influence. Le neuromarketing, qui utilise les connaissances sur le fonctionnement cérébral pour optimiser les messages commerciaux, soulève ainsi des questions quant à la liberté réelle du consentement.

La démonstration de ces formes subtiles de manipulation présente des défis probatoires considérables. Comment établir qu’une technique marketing a dépassé la simple persuasion pour constituer une manœuvre dolosive ? Un rapport du Conseil d’État publié en 2018 sur « Le numérique et les droits fondamentaux » suggère que certaines pratiques de manipulation cognitive pourraient à l’avenir être qualifiées de dolosives lorsqu’elles exploitent délibérément des biais cognitifs pour fausser le consentement.

La jurisprudence commence timidement à appréhender ces nouvelles réalités. Un arrêt de la première chambre civile du 12 février 2020 a ainsi reconnu qu’une interface numérique volontairement conçue pour induire en erreur l’utilisateur (dark pattern) pouvait constituer une manœuvre dolosive. La preuve reposait en l’espèce sur une expertise ergonomique démontrant le caractère intentionnellement trompeur de l’interface.

Face à ces défis, le renforcement des obligations d’information précontractuelle par le législateur pourrait offrir un appui probatoire précieux. La violation d’une obligation légale d’information peut en effet constituer un indice de réticence dolosive, comme l’a rappelé la Cour de cassation dans un arrêt du 17 janvier 2019.

Vers une approche stratégique de la preuve des vices du consentement

La démonstration efficace d’un vice du consentement nécessite une approche stratégique, combinant anticipation probatoire et maîtrise des techniques procédurales. Pour le praticien du droit, plusieurs axes méritent une attention particulière.

La constitution préventive d’éléments probatoires constitue un premier levier stratégique. Il s’agit d’encourager les clients à documenter systématiquement les phases précontractuelles : conservation des correspondances, enregistrement des réunions (sous réserve d’information préalable des participants), formalisation des attentes essentielles dans des documents préparatoires. Un arrêt de la chambre commerciale du 20 novembre 2019 illustre l’importance de cette démarche préventive : la Cour de cassation y valide l’annulation d’un contrat pour dol en se fondant largement sur des échanges de courriels précontractuels soigneusement archivés par la victime.

Le choix du fondement juridique optimal représente un second axe stratégique. Les différents vices du consentement présentent des régimes probatoires distincts, avec des niveaux d’exigence variables. Ainsi, la démonstration d’une erreur inexcusable s’avère généralement plus ardue que celle d’un dol, qui peut résulter d’une simple réticence sur une information déterminante. Une décision de la Cour d’appel de Montpellier du 28 janvier 2020 illustre l’intérêt d’une qualification juridique appropriée : après avoir écarté l’erreur invoquée à titre principal comme non démontrée, les juges ont retenu l’existence d’une réticence dolosive sur le fondement des mêmes faits, mais qualifiés différemment.

L’articulation entre droit commun et droits spéciaux peut également s’avérer déterminante. Dans certaines matières, comme le droit de la consommation ou le droit financier, des présomptions légales peuvent faciliter la preuve d’un vice du consentement. Par exemple, en matière de crédit à la consommation, l’article L.341-4 du Code de la consommation instaure une présomption d’absence de consentement éclairé lorsque le prêteur n’a pas vérifié la solvabilité de l’emprunteur.

La temporalité de l’action en nullité constitue un quatrième axe stratégique. L’article 1144 du Code civil fixe un délai de prescription de cinq ans à compter de la découverte du vice. La jurisprudence a précisé que ce point de départ pouvait être retardé en cas de dissimulation frauduleuse. Un arrêt de la troisième chambre civile du 5 décembre 2019 a ainsi jugé que « le délai de prescription de l’action en nullité pour dol ne court qu’à compter du jour où la victime a découvert la manœuvre frauduleuse ».

L’optimisation des mesures d’instruction

Les mesures d’instruction in futurum, prévues à l’article 145 du Code de procédure civile, offrent un outil précieux pour la constitution préalable d’éléments probatoires. Elles permettent, avant tout procès, d’obtenir du juge la prescription de mesures légalement admissibles s’il existe un motif légitime de conserver ou d’établir la preuve de faits dont pourrait dépendre la solution d’un litige.

Dans une affaire jugée par le Tribunal de commerce de Paris le 15 octobre 2018, une entreprise soupçonnant avoir été victime de manœuvres dolosives lors de l’acquisition d’une société a ainsi obtenu, sur le fondement de l’article 145, la désignation d’un expert avec mission d’analyser la comptabilité et les documents internes du vendeur. Cette expertise préalable a permis d’établir la dissimulation délibérée d’informations financières déterminantes.

Le séquestre de preuves numériques constitue une variante particulièrement adaptée à l’environnement électronique. Il permet de figer l’état d’un système d’information ou d’un site web à un instant donné, préservant ainsi des éléments probatoires susceptibles d’être modifiés ultérieurement. Cette mesure s’avère particulièrement pertinente pour démontrer des manœuvres dolosives dans le cadre de contrats conclus en ligne.

La consultation de données détenues par des tiers (opérateurs de télécommunications, plateformes numériques, établissements bancaires) peut également s’avérer déterminante. Elle nécessite généralement une ordonnance judiciaire, mais peut révéler des éléments probatoires inaccessibles aux parties. Dans une décision du 8 mars 2020, la Cour d’appel de Rennes a ainsi autorisé l’accès aux métadonnées d’une messagerie électronique pour établir la chronologie précise d’échanges précontractuels litigieux.

La coordination des actions civiles et pénales

Certains vices du consentement peuvent également constituer des infractions pénales, notamment l’escroquerie (article 313-1 du Code pénal) ou l’abus de faiblesse (article 223-15-2). L’articulation entre action civile et action pénale peut présenter un intérêt probatoire significatif.

Le principe selon lequel « le pénal tient le civil en l’état » (article 4 du Code de procédure pénale) implique que le juge civil doit surseoir à statuer jusqu’à la décision pénale définitive lorsque l’action publique a été mise en mouvement. Cette règle peut être stratégiquement exploitée pour bénéficier des pouvoirs d’investigation plus étendus dont disposent les autorités de poursuite pénale.

L’accès au dossier pénal, une fois l’information judiciaire clôturée, peut fournir des éléments probatoires précieux pour l’action civile en nullité. Les procès-verbaux d’audition, les rapports d’expertise ou les résultats de perquisitions peuvent ainsi étayer efficacement la démonstration d’un vice du consentement.

La constitution de partie civile permet à la victime d’un vice du consentement constitutif d’une infraction pénale de participer activement à la procédure pénale et d’y faire valoir ses intérêts civils. Elle offre notamment la possibilité de solliciter des actes d’instruction complémentaires susceptibles de renforcer la preuve du vice allégué.